Elle s’appelle Valérie, et personne ne s’arrête quand elle demande de l’aide.

« Madameuh s’il vous plait est-ce que vous pourriez… »

Je passe sans m’arrêter, en tournant machinalement la tête vers la petite femme qui m’a interpellée. Petite, grosse, propre mais habillée de vêtements bons marché et usés, elle s’appuie lourdement sur une béquille à chaque pas. Derrière ses lunettes épaisses, ses petits yeux au regard vide clignent souvent, et sur son torse épais plusieurs sacs très abimés et de différentes tailles pendent à différentes hauteurs.

Je m’arrête. Elle a une béquille, peut-être a-t-elle besoin de soins. Voyant que je suis prête à l’écouter, elle reprend :

« Pourriez-vous s’il vous plait madameuh me donner juste deux euros s’il vous plait ? »

Ah, mince, c’est de l’argent qu’elle veut. D’habitude, je garde toujours ma monnaie pour la donner, mais aujourd’hui je n’ai plus rien dans mon porte monnaie. Je le lui dit avec un air désolé, je ne veux pas qu’elle pense que je mens pour me débarrasser d’elle. Elle a l’air déçue, c’est sûr que ça doit faire des heures qu’elle interpelle tous les passants dans l’espoir que l’un d’eux s’arrête. Mais personne ne s’arrête. Alors en voyant que la seule personne qui s’est arrêtée depuis longtemps n’a pas de monnaie, elle tente le tout pour le tout :

« Mais vous n’avez pas de quoi retirer ? J’ai besoin de 20 euros pour payer la nuit à l’hôtel le Formule 1, mais je demande que 2 euros quand même, et j’ai la monnaie vous savez »

On est dimanche, je n’ai rien de prévu pour la journée, je l’observe. Elle se meut difficilement, elle s’est lavée récemment, elle vit effectivement probablement dans un hôtel bon marché. J’ai la chance d’avoir un métier très bien payé, je ne manque de rien, je claque si souvent 60 euros dans une robe que je ne mettrai quasiment jamais, ou dans un rouge à lèvres dont je n’avais pas besoin. Pourquoi cet argent n’irait-il pas à quelqu’un dans le besoin pour une fois, finalement ?

Je lui souris et lui dis que je veux bien retirer. Son visage s’illumine :

« Oh merci madameuh, venez alors, il y a un distributeur par là »

Nous nous mettons en route, lentement parce que ses courtes jambes la portent difficilement.

« Comment tu t’appelles ? »

Je comprends qu’en acceptant de l’aider, je suis passée d’inconnue à connaissance amicale, d’où le tutoiement soudain. Je lui réponds, et lui retourne la question.

« Je m’appelle Valérie »

Elle fait une pause, puis reprend :

« Tu fais quoi dans la vie ? »

Je lui explique mon travail brièvement, et lui retourne la question, curieuse de savoir ce qu’elle faisait avant, et comment la vie peut vous amener à une telle situation de détresse. Elle s’assombrit.

« Avant j’étais vendeuse, mais maintenant avec ma jambe je peux plus rester debout pour travailler, et puis j’ai perdu ma pension d’invalidité alors c’est dur »

Je lui demande si elle n’a pas de famille pour l’aider.

« Mes parents sont morts, et je suis enfant unique. »

Je lui demande si elle n’aurait pas des amis pour la soutenir.

« Non. »

Elle change de sujet :

« Tu as un animal de compagnie ? »

Je lui réponds que non, mais que quand j’étais petite j’avais un petit Yorkshire que j’adorais. Son visage s’éclaire, elle sourit :

« Moi j’avais un chat, un beauuu chat siamois avec les yeux bleus tu sais. C’est beau un chat siamois. Elle s’appelait Rezel. »

J’acquiesce, les chats siamois je trouve ça un peu trop efflanqué à mon goût, mais il n’est bien sûr pas question de ternir un des rares souvenirs qui semblent lui réchauffer le cœur. Tout en discutant, nous traversons une gare, puis une rue, et nous dirigeons vers un centre commercial vide. Pendant un instant je ressent une sourde appréhension, après tout je suis en train de suivre une inconnue dans un lieu désert. Qui sait si ds complices à elle ne m’attendent pas pour me racketter ? Elle continue son chemin en clopinant, et se concentre en s’agrippant à la rambarde pour grimper quelques marches d’escalier.

« Je fais la collection de petits flacons de parfums-en-petit-comme-les-gros, tu en as ? »

Malheureusement je n’en ais pas, ni même chez moi. Cette question saugrenue fait s’envoler mes craintes. Non, elle n’est rien de plus que ce qu’elle parait être.

« Je collectionne aussi les pin’s, tu en as ? »

Toujours pas, j’en avais une quand j’avais genre 8 ans, mais depuis je ne sais pas ce qu’elle est devenue. Nos arrivons au distributeur. J’insère ma carte, le distributeur me demande le code, puis la somme voulue. Mon doigt se dirige vers la plus petite somme, 20 euros.

« Je collectionne aussi les fèves, tu as des fèves ? Et aussi les cartes téléphoniques mais ça c’est dur d’en trouver maintenant avec les téléphones portables. »

Distraite de ma tâche, je lui demande où elle entrepose toutes ces collections.

« Dans ma chambre au Formule 1. »

Je commence à m’imaginer la vie qui est la sienne. Faisant la manche toute la journée pour payer sa chambre d’hôtel, dans laquelle des tas de fèves, pin’s, cartes téléphoniques et flacons-de-parfum-en-petit-comme-les-gros (« pas les tubes, hein, c’est des petits flacons-de-parfum-en-petit-comme-les-gros ») s’amoncellent. Elle en parle avec tellement de ferveur, comme s’ils étaient un peu sa famille. Ça me rend tellement triste.

Mon doigt se déplace, j’appuie sur le bouton en face de la mention « 40 euros » sur l’écran. Les billets sortent. Je saisis l’argent et le lui tend en souriant, en lui disant que comme ça elle en aurait pour 2 nuits. Elle prend les billets et me regarde, bouche bée.

« OH, merci ! »

Elle plie rapidement les billets et les glisse dans un de ses sacs, de peur peut-être que je ne change d’avis. Elle lève les yeux vers moi, je vois derrière ses lunettes qu’elle est très émue. Elle me serre alors le bras, m’attire à elle et me plante une enfilade de petite bises sonores sur la joue. Je n’ose pas ma dégager, même si je ne suis pas très à l’aise. Elle relâche son étreinte.

« Tu es très gentille ! »

Elle me reprend dans ses bras et m’embrasse à nouveau.

« Je te reverrai ? »

Je lui dis que peut-être, sait on jamais.

« Et tu me redonneras des billets ? »

Je me mets à stresser un peu, une bonne action c’est super, mais je ne peux pas lui donner 40 euros tous les quatre matins. Je lui dis que je ne lui donnerai pas des billets à chaque fois, mais peut-être de temps en temps.

« Et où est ce que tu pourrais me trouver, euuh, bon si jamais tu as des pin’s ou des petits flacons-de-parfum-en-petit-comme-les-gros, tu les donnes au Yves Rocher dans la Galerie Diderot, tu dis que c’est pour Valérie, ils me connaissent. »

Je promets en souriant que je lui apporterai tout ça si j’en trouve. Je lui dis de prendre soin d’elle, et lui dis au revoir. Puis je suis rentrée chez moi, et j’ai pleuré de tout ce malheur que je n’avais que temporairement soulagé.

Elle s’appelle Valérie, elle avait un chat, et quand elle demande de l’aide, personne ne s’arrête. Mais je tiendrai ma promesse, je lui apporterai toutes les fèves, tous les pin’s, toutes les cartes téléphoniques, et tous les  petits flacons-de-parfum-en-petit-comme-les-gros que je trouverai.

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Publié le 16 avril 2014, dans Delirium très mince. Bookmarquez ce permalien. Poster un commentaire.

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