Le jour où Yves-Karim a décidé de quitter l’Autoroute de la Vie

Ma mère croit beaucoup au Destin.

Selon les gens, il y a plusieurs façons d’envisager le Destin :

1) Quelque part sur une vieille plateforme de vapeur d’eau en suspension dans le firmament, un vieux bonhomme sec comme un P’tit LU est assis tout seul tel le CD 2 titres d’Ozone en fin de vide-grenier, un énorme grimoire posé sur ses jambes croisées en tailleur.

Le Destin en marche.

Mordillant sa plume d’oie qu’il arracha au passage à un pauvre volatile un jour où il volait bas et les oies haut, il prend un air songeur, les yeux plissés dans une très belle imitation des meilleurs moments de Clint Eastwood. Soudain, son visage s’anime et il s’écrie :

« AH NON pas question que Johnny-Kevin ait son bac cette année, après avoir séché tous les cours de philo ! Par contre, Robin-Steve pas de soucis, j’aime bien ta gueule. On va dire que tu vas avoir ta copie échangée par erreur avec celle de Yves-Karim, et comme ça BIM Bac. Après Yves-Karim aura jamais son bac, et il tombera amoureux, mais elle voulait juste rendre sa rivale jalouse avant de le téj comme un caca, du coup il se mettra à la sculpture pour évacuer son mal être, mais il sculptera que du caca, du coup… »

Abdoul Yves Akim flyyyy.

Le vieux bonhomme griffonne en tout petit sur son grimoire, pendant encore des heures et des heures. Le pauvre Yves-Karim ne pourra rien faire, sa vie est irrémédiablement vouée à imiter la bouse de vache s’écrasant gracieusement dans l’herbe folle. Car le vieux du Destin s’en fout, il écrit, ça se réalise, et tu n’es rien d’autre que la marionnette actionnée par ses coups de plume.

2) Yves-Karim ne comprend pas, il lui avait pourtant bien semblé avoir réussi son épreuve de bac. Il enfoui son visage dans ses mains. Il a presque envie de pleurer, mais il est encore dans la cour de son lycée au milieu de ses camarades, sur le premier muret qui a croisé son chemin après avoir vu les résultats de l’examen sur le panneau prévu à cet effet.

« Eh, ça va pas ? »

Yves-Karim lève les yeux, et oublie momentanément de respirer. Julie-Corinne le regarde avec ses grands yeux noisette, un sourire compatissant sur ses lèvres naturellement couleur framboise. Elle s’assied à côté de lui, il n’en croit pas sa chance.

Yves-Karim, subjugué par Julie-Corinne.

Elle disserte sur tout et rien, secoue ses cheveux, fronce parfois le nez, et lui l’écoute, hypnotisé. Au bout d’un moment, il se rend compte qu’elle lance souvent des coups d’œils méchants derrière eux. Il la surveille plus attentivement, et la voit réitérer son geste encore et encore. Pris de curiosité, il tourne la tête. Quelques mètres plus loin, il rencontre le regard de Louise-Annie, assise sur une pelouse, un livre ouvert devant elle mais les yeux rivés sur eux. Son visage a l’air triste, et même… Déçu. Elle lui fait signe de venir la rejoindre. C’est sa meilleure amie, il l’aime beaucoup, mais il hésite. Elle ne lui aurait jamais cassé son coup sans une bonne raison, surtout un jour où il avait raté son examen et méritait bien un peu de réconfort. Et puis Julie-Corinne était la plus jolie fille de la classe. D’ailleurs elle continuait à s’écouter parler, riant gracieusement à ses propres bons mots et papillonnant des yeux. Soudain, elle se rend compte qu’Yves-Karim est distrait. Son joli visage se ferme et elle se lèvre du muret :

« Tu préfères cette petite moche, c’est ça ? » 

En voyant l’expression choquée d’Yves-Karim, elle se reprend et son visage redevient enjôleur :

« Allez, viens on va se promener tous les deux »

A ce moment précis, Yves-Karim sait que Julie-Corinne n’agit que par orgueil pour prouver sa supériorité à Louise-Annie. Mais elle est si jolie. En plus elle vient clairement de s’écouter parler pendant la dernière demie heure, ce qui est une manie plutôt pénible et montre bien qu’elle s’intéresse peu à sa personne à lui. Mais quand même, elle est canon. Il jette un coup d’œil dans la direction de Louise-Annie. Elle s’est levée et semble figée dans son mouvement, une expression d’attente anxieuse sur son visage mate. Il ne veut pas la décevoir. Il se retourne vers Julie-Corinne. Elle est si belle, avec ses boucles blondes voletant dans la brise. Il ouvre la bouche pour lui dire qu’il veut bien se promener, juste un petit moment, quand soudain Robin-Steve surgit, ses lunettes de travers et sa bouche fendue d’un grand sourire dévoilant son appareil dentaire :

« OOOOOooooooh laisse tomber comment j’ai eu mon bac vas-y le coup de chatte !! »

Il avise alors Julie-Corinne et comme porté par des ailes, se jette à l’eau :

« Eh, ça te dirait un petit ciné avec un mec diplômé ? »

Elle reste un moment la bouche entrouverte, puis sa bouche se plisse dans une moue de dégoût :

« Certainement pas, le jour où j’aurais décidé de sortir avec un moche, je te tiendrai au courant »

Puis elle reporta son attention sur Yves-Karim, mais il avait disparu ! Elle fini par le repérer  en train de marcher en direction de Louise-Annie.

« PAUVRE CON »

Jeta-t-elle, dépitée. Yves-Karim ne se retourna pas, de peur de regretter son choix. Il savait pourtant qu’il avait fait le bon, que cette fille l’aurait empoisonné, mais imagine s’il avait pu coucher avec… La gloire ! Non, non, il avait le cœur trop tendre, pas question de prendre le risque de tomber amoureux d’une fille aussi égocentrique. Elle aurait pu le pousser au désespoir, lui faire renoncer à son avenir, peut-être même devenir sculpteur de cacas, mais il n’en sera pas ainsi. Il avait fait un autre choix.

Arrivé devant Louise-Annie, il lui sourit tristement, encore fragile dans sa volonté de faire le meilleur choix. Mais devant la lueur de fierté qu’il lu dans son regard, toutes ses incertitudes fondirent.

« Bon, viens on va rejoindre les gens au parc, histoire de se changer les idées »

Il sourit.

3) Ma mère pense que souvent, le vieux bonhomme jette des choix sur ta vie pour te permettre de choisir un chemin. Cela dit, le plus souvent ces choix prennent la forme d’idées ou de remarques de ton entourage, qui, si tu les prenais au mot, te feraient quitter l’autoroute bien tracée de ta vie.

La vie est limitée à 180

Parce que le choix ça n’est pas que « gauche ou droite », c’est beaucoup plus souvent « la sécurité ou l’aventure ». Ça n’est pas « boulot 1 ou boulot 2 », mais plutôt « rester au boulot 1 où tu as une bonne cantine et un rythme pépère comme à la retraite, ou partir pour le boulot 2 où tu sais pas à quelle sauce tu vas être mangé et peut-être que t’auras plus tes soirées de libre comme avec le boulot 1, mais bordayl ça a l’air passionnant »

Parce que putain, (attention métaphore filée admire) j’ai pas envie de me retrouver au bout de l’autoroute de la vie sans avoir tenté la départementale.

Eh oui, c’est mon blog, je fais les métaphores de mayrde que je veux. Tu m’as comprise de toute façon.

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Publié le 3 mai 2014, dans Delirium très mince. Bookmarquez ce permalien. Poster un commentaire.

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