Archives du blog

Mon conseiller-gourou Pôle Emploi

  • Bonjour mademoiselle, alors dites-moi, pensez-vous que les romans de coaching comme celui que vous lisez ont une utilité ? Demande-t-il en désignant ledit bouquin sur mes genoux.
  • Je ne sais pas, je suppose que cela dépend des gens, je réponds, jugeant la question peu intéressante.
  • Ah, c’est une preuve d’intelligence, ça ! De dire qu’on ne sait pas ! S’exclame-t-il d’un ton mi surpris mi appréciateur.

J’ai toujours pensé que les gens qui nous complimentent pour notre intelligence / beauté / humour, etc. sans raison valable (en l’occurrence, juste parce que j’ai avoué que je ne savais pas quelque chose, ce qui arrive tout de même régulièrement) cherchent au fond à se positionner comme dominant. Ils se placent comme la personne qui nous valide d’emblée, sans préciser qu’il s’agit de leur opinion (ex « j’ai toujours pensé que c’était une preuve d’intelligence d’avouer son ignorance »), mais par un très affirmatif et sûr de soi « ah ça c’est une preuve d’intelligence », avec un sourire surpris qui signifie « je vous félicite, parce qu’à la base je n’avais pas spécialement une haute opinion de vous, mais à présent je vois que vous êtes digne de mon intérêt ».

Le piège à éviter, c’est de se sentir tellement flatté que l’on va avaler tout ce que dit la personne derrière comme la parole de Celui-Qui-Sait, puisqu’il nous dit que nous étions intelligent / beau / drôle, etc. Et que nous avons envie qu’il continue à nous valider, et ne pas le décevoir après une si bonne première impression.

grande-c70b8574fd76530e01d560fd4b6ec9bc

Viens chercher ton compliment, viens

Quand je tombe sur ce genre de comportement, je me braque directement dans mon fort intérieur. Je souris poliment mais je ne remercie pas, car je ne juge pas pour l’instant que cette personne est légitime à valider ce que je suis ou ce que je ne suis pas.

Pour le coup, il s’agissait des premières phrases de mon conseiller Pôle Emploi lors de notre premier rendez-vous. Méfiance, m’ont donc susurré mes intestins (très réceptifs à la merde). Et ils avaient raison, comme l’a prouvé la suite de la conversation.

  • Donc vous avez demandé à faire un bilan de compétences ? Il demande ça avec un large sourire qui ne remonte pas jusqu’aux yeux et qu’il aura tout le long de l’entretien, comme un genre d’étrange réflexe musculaire facial.
  • En effet, je réponds, j’ai eu tendance à m’ennuyer rapidement dans mes emplois précédents, et je voudrais trouver une activité différente et plus stimulante.
  • De ce que vous me dites, dit-il après une petite pause dramatique, c’est que vous souffrez d’un problème existentiel.
  • Qu’est ce que vous entendez par là ?
  • Et bien vous êtes insatisfaite, n’est ce pas ? Et depuis longtemps. C’est donc qu’en réalité c’est un problème existentiel, qui n’a pas de rapport avec l’activité que vous exercez.
  • Vous êtes en train de me dire qu’un bilan de compétences n’aura pas d’intérêt, car je souffre d’insatisfaction chronique quoi que je fasse ?

Le mec rit avec l’air vaguement gêné. Je crois qu’il n’aime pas mes phrases trop directes, qui résument trop à son goût une pensée qu’il ressent beaucoup plus complexe. J’avoue que je fais un peu exprès de simplifier pour le confronter à ses propos qui ne me plaisent déjà pas.

  • Bon, me dit-il, vous êtes d’accord que vous êtes conditionnée ?
  • Comment ça ?
  • Et bien, reprend-il avec son large sourire mi forcé mi réflexe, dites-moi, qui êtes-vous ?
  • Euh, une jeune femme de 28 ans qui cherche un nouveau travail ?
  • Ah ! Et est ce que ce que vous me dites de vous est spécifique à votre personne ?
  • Non, bien sûr.
  • Et donc, qu’est ce qui est spécifique à vous ?
  • Et bien ma personnalité, mon vécu, mes souvenirs, mes gènes…

J’énumère en croisant mes jambes bien serrées, déjà consciente que cet entretien sera beaucoup trop long.

  • Tout à fait, (il s’illumine comme un professeur devant un élève prometteur) ce sont vos souvenirs et votre expérience. Et tout ça c’est votre conditionnement.
  • D’accord, mais nous sommes tous conditionnés, c’est ce qui fait aussi notre individualité.
  • Bien sûr, mais il faut regarder ses pensées, de façon à pouvoir nous déconditionner, et voir la vie de façon plus globale.
  • Regardez, moi par exemple tout à l’heure je vous ai vue arriver, je me suis dit « tiens elle est jolie »

Oh non, ne va pas dans cette direction, je t’en supplie. Je sens mon visage se crisper devant la gêne qui s’installe. Gêne que lui ne ressent visiblement pas le moins du monde, puisqu’il persiste.

  • Je me dis même, continue-t-il, « elle pourrait me plaire »
  • Mais à ce moment là je me vois penser tout ça, et donc je n’ai pas le comportement que ça aurait pu entrainer, comme être plus gentil ou vous accorder un entretien plus long.

Soit dit en passant, mon entretien a duré 2h, dont à peine 10 minutes d’explications sur les formations auxquelles j’avais droit, ce qui était tout de même la raison initiale de ma visite. Donc j’aimerais bien savoir, puisqu’apparemment j’ai eu la version courte grâce à sa capacité à regarder ses pensées, combien dure le full time entretien spécial jolies filles ? Genre le mec ne peut prendre que deux rendez-vous par jour en fait.

  • Je vois. Et donc, que fait-on ? Je demande, dans une tentative de recentrer la discussion sur la raison de ma venue.
  • Haha, rit-il avec l’air indulgent du maître d’école devant un élève récalcitrant qu’il compte bien éduquer proprement, quoi qu’il lui en coûte. Diriez-vous que vous êtes confuse en ce moment ?

J’allais bientôt apprendre que toute question directe de ma part serait déviée automatiquement par une nouvelle question sans aucun rapport apparent avec le sujet.

TOURNOI D'INDIAN WELLS

Bim dans ta face la question

  • Hum oui, sur le plan professionnel je suis confuse en effet
  • Ah ! Donc vous estimez que la vie se partage en plusieurs plans différents et sans rapport entre eux, personnel, professionnel, loisirs… ? Pourtant vous êtes bien la même personne, dans toutes ces situations ?
  • Oui, c’est en effet toujours moi. (Je commence à m’agacer)
  • Donc vous voyez que vous êtes confuse. Et quand vous faites appel à une autre personne pour vous aider, comme pour ce bilan de compétences, c’est donc une décision qui est le résultat d’une confusion ?
  • Ecoutez, évidemment si je n’avais pas eu de problème je n’aurais pas eu besoin d’aide, je réponds agacée.
  • C’est sûr, continue-t-il sur sa lancée, par le moins du monde affecté par ma réponse. Mais le fait est que l’esprit ne peut pas être ouvert et regardé comme on peut le faire sur le corps, et donc qu’il n’y a que vous pour savoir ce qu’il y a au fond de votre esprit.
  • Je ne cherche pas à trouver quelqu’un qui me dira ce qu’il y a dans mon esprit, juste quelqu’un qui me guidera afin que je me pose les bonnes questions pour trouver les réponses moi même.
  • Mais dans ce cas vous pouvez très bien le faire vous même, car dans un bilan de compétences, on se focalise sur les expériences passées, or le passé c’est ce dont vous ne voulez plus ! Vous allez donc vous limiter à cause de votre confusion.

Passé ce point, il m’a semblé que la discussion tournait en rond bien comme il fallait. Je venais pour avoir une solution, pas une absence de solution.

  • Ecoutez, je réponds, volontairement directe, vous me dites depuis le début ce qu’il ne faut pas faire, apparemment un bilan de compétences, mais du coup qu’est ce que vous me conseillez de faire ?

C’était ma tentative n°2 de tirer de cette homme un contenu autre que des grands concepts vides, quelque chose qui me permettrait de mettre quelque chose en place une fois sortie de son bureau.

  • Et bien, il faut écouter vos pensées, répond-il avait l’air réjoui.

A ce moment, j’ai retenu un gros soupir de découragement. Cet homme n’était pas un conseiller Pôle Emploi, mais un gourou. Un gourou au sourire automatique.

la-voie

Exemple de rendez-vous Pôle Emploi qui tourne mal

  • Mais pas juste une fois, précise-t-il, il faut le faire chaque instant et tout au long de la journée, tous les jours ! Ainsi vous pourrez voir la vie plus globalement et vous débarrasser de vos conditionnements.
  • Vous savez que l’on change sans arrêt, vous êtes d’accord ? Reprend-il devant mon absence de réaction
  • Oui, je réponds laconiquement
  • Dans ce cas, triomphe-t-il, ça n’a pas de sens de définir vos objectifs à cet instant, puisque vous allez à nouveau changer.
  • Mais vous savez, je ne cherche pas un boulot pour la vie, hein, je suis prête à refaire la même démarche dans 5 ans, 10 ans, si jamais ça ne me plait plus à nouveau.
  • Ah ! c’est bien déjà, vous ne pensez pas que la même tâche saura résoudre votre problème existentiel toute votre vie !
  • Cela dit, je reprends, les enfants aussi grandissent sans discontinuer, et ça n’est pas pour autant inutile de les mesurer. Ils font une certaine taille à un instant, on sait que ça va changer, et ça n’empêche pas qu’il est utile de pouvoir leur trouver des vêtements à leur taille à ce moment précis.
  • Mais ça ne résoud pas le problème existentiel !

Toute cette conversation commence à me chauffer. Je réessaie encore une fois.

  • Bon, du coup, qu’est ce qu’on fait ? Je demande en regardant vers son écran d’ordinateur, que nous n’avons pour l’instant pas regardé.
  • Ah, vous voulez toujours faire un bilan de compétences ? Me demande-t-il avec l’air un peu déçu que je n’ai pas eu l’élévation d’esprit nécessaire à la compréhension de son discours.

Cet homme étant mon conseiller Pôle Emploi officiel et donc la personne qui va potentiellement valider tous mes choix de formation, je ne veux pas qu’il m’ait dans le nez. Je rassemble donc tout ce qu’il me reste de gentillesse et de bonne volonté pour lui répondre.

  • Ecoutez, je vous remercie d’avoir pris de votre temps pour m’exposer votre vision des choses, et je la prendrai en compte dans ma réflexion, mais je ne vais pas prendre cette décision maintenant.
  • Vous dites tout le temps « Je », mais qui est ce « Je » ?
  • (je soupire, lassée) C’est moi.
  • Dites-moi, dit il après un instant de réflexion, pensez-vous être maître de vos décisions ?
  • Oui. (A ce stade je ne réponds plus que par monosyllabes, je suis au bout du fond du seau)
  • Ah intéressant ! Et pensez-vous être maitre de vos pensées ?
  • Non.
  • Bien ! Mais dans ce cas quelle différence faites vous avec la maitrise de vos décisions ?
  • Et bieeeen, mes pensées ne sont pas commandées, mais mes décisions sont prises consciemment.
  • Aha, mais alors qu’est ce que la conscience ?

J’avoue à ce moment m’être laissée aller au plus gros soupir de l’histoire des soupirs. Même lui n’a pas réussi à passer outre mon expression d’intense lassitude.

  • Vous savez, dit-il en souriant, tout ça ce n’est qu’une question de croyances, au final, tout ce qui est dans notre esprit ! Tout ce qui n’est pas les faits ou la réalité des objets, tout ce qu’on ne peut pas voir soi même, c’est une croyance !
  • En effet, sauf le consensus scientifique tout de même, qui peut généralement être considéré comme avéré dans beaucoup de cas.
  • Aha, non le consensus scientifique c’est aussi une croyance !
  • Ah mais non, je m’exclame, en bonne scientifique de formation que je suis.
  • Mais si, répond-il sans se démonter, ce que disent les scientifiques ne peut pas être vérifier par l’ensemble des gens, donc il relève de la croyance au même titre que Jésus qui…
  • Certainement pas, je le coupe, vous ne pouvez pas mettre la religion sur le même plan que la science. La science est vérifiée par des experts du domaine qui ont suffisamment de crédibilité scientifique, ou en tout cas dont la crédibilité peut être vérifiée au travers du nom de l’expert ou de la fiabilité de la revue qui a publié les données. Moi par exemple si vous me donnez un article de biologie, je suis capable de vous dire s’il tient la route, mais je n’ai pas besoin de faire des études de physique quantique pour faire confiance aux découvertes des spécialistes de ce domaine.
  • Mais si, car rien de tout ça n’a été expérimenté par vous, vous ne faites que croire en ce que disent les experts !

Bon sang, nous étions à deux orteils des théories du complot. Il a cependant enfin consenti, la mort dans l’âme, à me montrer rapidement les différentes options de formations qui s’offraient à moi et me préciser qu’il ne me restait que 505 jours d’indemnités, avant de clore enfin ce rendez-vous de l’enfer. Mais encore fallait-il qu’il me raccompagne jusqu’à la porte de sortie, à un étage et trois couloirs de là.

  • Mais vous savez, me dit il tandis que nous marchons vers l’ascenseur, se défaire de ses conditionnements, c’est le travail de toute une vie !
  • Certes, je réponds, de nettement meilleure humeur maintenant que je vois le bout de ce rendez-vous, sauf que moi j’ai pas toute la vie, seulement 505 jours, voyez.

Il a eu l’air de trouver le trait d’esprit irrésistible, et a rigolé de bon coeur pendant que nous changions d’étage.

  • On meurt trop tôt pour en voir le bout d’ailleurs, de votre truc, je renchéris.
  • Ah ça, à chaque fois qu’on pense, on est mort !
  • Euh non, je pensais plutôt à la mort genre décès, quand on arrête de vivre.
  • Ah mais vous savez, penser c’est mourir !

Jésus. Quoi encore ! La porte est là à quelques mètres devant moi, la libération si proche, ne le laissez pas partir à nouveau dans ses délires !

  • Et oui, car lorsqu’on pense, on n’est pas dans le présent. C’est comme ça qu’on provoque des accidents, ou qu’on se prend un poteau dans la rue (il mime un choc frontal avec talent). Donc quand on pense, on est morts car on n’est pas dans le faire.

A ce moment là, je suis au bout du rouleau de mon existence. Il y a tant de choses qui ne vont pas dans ce raisonnement. La pensée permet tellement plus que de juste être là à stupidement faire les choses. La pensée permet la création, l’ingéniosité, la remise en question, la réflexion, l’évolution, la compréhension… Mais à ce moment je n’en ai plus rien à foutre et laisse mon goût du débat au placard en lui tendant la main avec un grand sourire :

  • Je ne suis pas du tout d’accord, mais ça n’est pas grave ! Lui dis-je, impatiente de retrouver l’air libre, même celui de Porte de la Chapelle qui pue le pipi en passant sous la voie ferrée.
  • C’est ça qui est bien, dit il souriant en me serrant la pince, c’est qu’on peut ne pas être d’accord !

Et c’est sur ces sages paroles que nous nous sommes quittés, enfin.

581672

« Libérée, délivrée », allégorie de ma sortie du Pôle Emploi

Jésus, faites que je n’ai plus jamais à lui parler.

 

Publicités